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Sur des scènes sans décor apparaissent comme sorties du néant dans lequel elles étaient tenues, des femmes colorées d’acrylique, d’aquarelle et de paillettes argentées ou dorées. Elles font face, vigoureuses et sensuelles.

Elles paradent masquées comme lors des carnavals, ces moments de renversements des valeurs où l’homme se féminise et la femme prend des attributs masculins, un monde inversé qui met en exergue le ridicule des rapports sociaux habituels. On peut rapprocher certains de ces masques peints à ceux que l’on croise dans les carnavals traditionnels du Nord de l’Europe. C’est une orientation féminine et féministe qui n’est pas dans l’effacement des formes de la femme, mais dans son affirmation, c’est en somme ce qu’évoquait Antoinette Fouque, la co-fondatrice du Mouvement de Libération des Femmes. Selon elle, la femme n’est pas le deuxième sexe, mais le premier, car : « Le premier environnement de tout être humain, c’est un corps de femme ».

Alice Sfintesco expérimente avec élégance et finesse cette filiation de femmes du « premier sexe », celui qui accueille et crée en son corps un chef d’oeuvre.

Les femmes d’Alice sont comme des apparitions, non pas de la Vierge Marie, mais plutôt Marie de Magdala, la Sainte Putain, l’amante cachée du Christ. Elles sont ce qu’on nommait au moyen-âge dans l’occident chrétien des sorcières, de celles que l’on brulait. Considérées comme des prostituées aux pouvoirs magiques, elles étaient les plus belles et les plus insoumises. Une légende raconte que la beauté des femmes de l’Est viendrait du fait qu’elles n’ont pas subi cette terrible chasse aux sorcières qui sacrifiait les plus jolies d’entres elles.

Les figures d’Alice ne sont pas figées, elles ondulent et dansent sur les rebords du vide, certains balancements de hanches convoquent cette énergie populaire qui a transformé notre vision du monde sur les femmes dans les années 2000, celle des Spice Girls, ce groupe pop anglais a modifié la perception de la féminité tout autant qu’à pu le faire Simone de Beauvoir pour la bourgeoisie française. Néanmoins, là où les Spice Girls n’étaient que surfaces lisses et tendues comme des arcs, les femmes d’Alice sont habitées de coulures internes, d’aspérités. Une lutte s’opère entre les contours solides et la vie intérieure fluide et fragile, entre la représentation publique et les émotions. Par ces biais masqués

qui sont des protections vitales de l’intime, du soi avec les autres, elle entre en contact avec les démons qui nous entourent, elle répond à la claustration sexiste par l'absurde.

Ses personnages féminins ont le plus souvent une couleur dominante qui se ramifie, se fluidifie et se mélange à d’autres comme les confluences des fleuves. Ce sont des femmes plaines, des femmes rizières, des femmes soleils. Voyez Kali, elle pose à l’échelle 1, mi alanguie,mi hautaine. Elle est bottée en bleu et paillettes. Si l’on remonte le long de ses jambes élancées, on franchit des lacs translucides, des paysages de sable jaune et des coulées de lave rouge, on atteint le haut des cuisses, le déhanchement des fesses, l’entrejambe et l’on remonte encore vers lebas ventre, le haut du corps jaune, orangé, rouge, ses yeux gris verts brillants sont cerclés de noir, de bleu, de gris léger. Ses sourcils noirs épais se rejoignent comme ceux d’une diablesse, un masque blanc immaculé, un nez violine au-dessus d’une bouche rouge vif avec une langue tirée, longue et rose, les mains sont jointes au-dessus de la tête et tiennent ses cheveux dressés vers le ciel. Dans l’hindouisme, celui ou celle qui vénère la déesse Kali est libéré de la peur de la destruction, elle éloigne le mal car elle incarne la puissance.

Ses portraits de femmes en plans serrés semblent encore plus

caustiques, plus clownesques et anarchistes, comme si ses femmes avaient pris le goût de la dérision d’elles-mêmes, de la caricature expressionniste : des femmes lionnes, des femmes taureaux, des femmes au nez de serpent, des femmes qui rappellent certaines figures masquées de James Ensor.

Alice Sfintesco tient fermement le flambeau de la

peinture qu’elle assaisonne de strass, de paillettes et d’humour corrosif.

Laurent Quénéhen,

critique d’art et commissaire d’exposition.

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